9. Rien

Assis en position du lotus sur le tapis de ma chambre, j’ai besoin de faire le point. Sur moi-même, sur mon environnement. Sur l’avenir. Sur tout.

Je ne suis rien.

Cette évidence flotte, inoffensive, à portée de pensée. La première qui a cherché à frapper. Et alors. Je le sais. Quoique je fasse, mon passage sur Terre sera effacé par le temps. Moi qui voulais à tout prix exister de toutes mes forces, me voilà rappelé à l’ordre par une maladie très sérieuse, une menace de mort. Avec cette évidence, tout paraît léger.

Je la connais maintenant. L’ai comprise, remercie cette évidence. Ce que je ne comprends plus maintenant, c’est l’énorme besoin de reconnaissance qui me dévorait. Je le regarde. Un dragon qui semblait me ronger et guider tous mes actes, me poussant à des prétentions insensées, toujours à la limite ultime de mes capacités. Je me revois il n’y a pas si longtemps, perfectionniste, autoritaire, toujours au maximum de stress et de pression, pour simplement… Etre reconnu. Etre aimé ?

Un cancer affectif avant le cancer physique. La pensée m’amuse. Elle devient légère, flotte. Je m’en fous désormais. Il ne m’est plus si bizarre de penser que ce qui m’arrive m’apparaît comme nécessaire, inéluctable, presque… attendu.

Les chinois traduisent la notion de crise par deux idéogrammes accolés : le kanji du danger, et celui de l’opportunité. A moi de regarder celui que je préfère. Je suis en danger, c’est évident…

J’avais donc tapé le nom de ma maladie sur un clavier dans l’espoir d’en apprendre plus. Je n’ai rien appris. J’ai juste appris la panique. Les vingt premières pages des moteurs de recherche forment un immense cimetière, du coup j’ai juste appris que j’allais probablement mourir. C’est évident aussi.

Mieux vaut saisir cette opportunité. Et si je ressortais de ce cauchemar ? Si le Professeur ne ment pas, et pourquoi le ferait-il, la guérison n’est pas un fantasme ! Que ferais-je donc de ma nouvelle vie ?

Clairement pas ce que je faisais de la précédente.

Je soupire longuement. Me retrouve, l’animal. Salue chacun de mes organes. Je suis terriblement nul en anatomie. Je compte sur les oubliés pour se rappeler à moi.

Il semble que je sois pardonné. Aucune douleur. Ma gorge a été soignée. Ce n’était pas si grave finalement, mon médecin ORL m’a proposé des médicaments très efficaces. Une espèce de jus de chewing-gum et des gélules. Quelques jours plus tard et je pouvais déglutir et avaler des aliments sans douleur. Mes yeux ne s’affolent plus, et je revois le monde tel que je le voyais avant. Toujours aussi mal, je dois toujours mettre des lunettes, comme avant, si je veux vraiment le voir en « haute définition ».

Je me relève. Aujourd’hui, la médecine de 2007 va me fournir deux armes dangereuse, la chimiothérapie et son cocktail de drogues tueuses de cellules, et la tomothérapie et ses radiations toxiques. Je vais perdre mes longs cheveux, et peut-être la possibilité d’avoir un enfant naturellement. Oh, et surement plein d’autres choses. Mais je gagnerai la guerre.

Dans la voiture, sur le long trajet jusqu’à l’hôpital, je prends plaisir à voir que mes pensées sont redevenues d’une banalité affligeante, comme avant. Je pense au temps qu’il fera, à nos hommes politiques, à mes amours passés, à… mon avenir.

3 commentaires:

fabienne a dit…

Bonjour,
C'est avec beaucoup d'intérêt que je lis votre façon de vivre cette maladie. Mon fils n'ayant que 5 ans et demi au moment de la découverte du médulloblastome, la vision était bien différente. Juste une précision, le medullo n'est pas à classer dans les cancer car il ne métastase pas contrairement au cancer. Il reste dans le liquide céphalo-rachidien d'où la difficulté de l'atteindre. ça ne passe pas toujours bien la barrière. Mais, Damien et nous ces parents, on y a cru jusqu'au bout. Damien avait une force et un optimisme à toute épreuve et ce fut son moteur. Il faut y croire, certain s'en sorte. Fabienne, Maman de Damien (24/09/98 - 30/06/07)
Médulloblastome diagnostiqué en avril 2004.
http://damien.m.medicalistes.org
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Gnark Sombre a dit…

Vous avez raison, le médulloblastome n'est pas à proprement parler un "cancer", mais il se vit de façon tellement similaire qu'il me paraissait dommage de passer à côté du terme choc, celui qui fait peur.

Le vocable "tumeur cérébrale maligne" ou même "médulloblastome" ne dévoile pas tout à fait l'ampleur possible des dégâts pour les gens extérieurs à tout ça ; j'ai pris la peut-être la mauvaise habitude de résumer ce qui m'arrive par un "cancer du cerveau", c'est terriblement inexact mais au moins mes amis comprennent immédiatement.

Il faut y croire jusqu'au bout, je suis bien d'accord...

Courage Fabienne...

k@rine a dit…

Ton avenir ... ouai !!! c'est à ca que tu dois penser... il se profile devant toi....avec tellement de possibilité ! ton avenir professionnel tout d'abord dans lequel tu t'épanouiras totalement (en espérant que tu garderas du temps pour nous écrire d'autres Trucs aussi géniaux) et puis ton avenir sentimental.. que de belles perspectives à l'horizon... parce que Tu vas gagner la guerre ! ! !
Nota : c'est vraiment gentil d'inclure des articles du blog de Dimitri sur Médulla... Tu es avec nous comme nous sommes avec toi !
Merci

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