4. La date

Mes yeux se rouvrent. Accompagnés du frustrant signal du réveil qui m’accompagnera encore quelque temps ; je dis intérieurement bonjour à ma nuque. Entre réveil, sommeil, réveil et sommeil, j’ai l’impression que ma conscience clignote.

Bip.

Je sens un liquide chaud circuler dans ma veine. J’entends une voix féminine me dire que ce sont des corticoïdes. Quand on est malade, toutes les infirmières sont des anges, elles sont toutes jolies, elles sont toutes géniales de s’occuper de vous. Un métier magnifique.

Bip.

Me voilà rassuré. Je ne sais pas pourquoi on m’injecte ce truc et je m’en fous, en fait. Toute mon attention est portée sur le médecin interne qui vient d’entrer. Je crois le reconnaître, il travaille avec le Neurochirurgien qui m’a opéré. C’est lui qui m’a shooté avec des Atarax pour annihiler l’anxiété avant l’opération. Pas étonnant que j’aie pu passer les portes du bloc avec un grand sourire abruti.

Bip.

Je le vois examiner les malades, contrôler des graphiques sur des feuilles qu’il tient à la main. Tout sourire, il me regarde et me lance « file dans ta chambre ! ». Je ne peux que lui rendre son sourire.

Bip.

Trouver le sommeil m’est bien difficile ici, avec l’armada de scopes de la salle de réanimation, le ballet des infirmières qui vont et viennent, la sonde nasogastrique qui me gratte le nez mais que je ne peux retirer, la sonde urinaire qui semble vouloir m’arracher le sexe à chaque mouvement, sous le poids de la poche qui reveuille mes urines. C’est avec joie que j’accueille la décision du médecin.

Bip.

Un infirmier s’approche. Ah. Doucement, il m’explique qu’il va me « débrancher », comme ils disent. Fais donc…

Bip.

Le retrait de la sonde nasogastrique se passe mieux que je ne le pense. Il l’enlève, c’est tout. Laissant une sensation nauséeuse dans l’estomac. Je demande des mouchoirs. Ma narine gauche se vide littéralement, elle qui était depuis trop longtemps narguée par sa voisine, libre elle de tout instrument de torture.

Bip.

On me retire la pince de l’index. L’opération se déroule sans difficultés. Super, une épreuve facile.

Bip.

Aïe. J’anticipe déjà la douleur. C’est bien pire que de la ressentir finalement. Le regard de l’infirmier se pose sur mon entre-jambes. Oui, va falloir enlever ça. Il m’explique, tout en s’activant, qu’il doit dégonfler le ballon qui occupe tout l’espace de ma vessie. Je le vois porter une sorte de minuscule pompe dans une entrée d’air, et ainsi dégonfler le fameux ballon. Il me raconte aussi que certains patients ont réussi à l’arracher d’eux même sans le dégonfler…

Bip.

Je déglutis péniblement et me tortille dans tous les sens, paniqué. Il me rassure, ne me prendra pas en traître. Bien… Je demande si c’est douloureux.

« Ca ne fait pas mal du tout, mais ce n’est vraiment pas agréable. »

Zut. Je ne sais même pas à quoi m’en tenir. On est parfois heureux de vivre des choses que tout le monde ne vit pas. Mais on ne pense pas forcément à l’expérience d’une sonde urinaire ; je m’en serais vraiment passé. Je me serai volontiers passé de ce cauchemar complet. Patience, courage. C’est bientôt fini.

Bip.

Il retire la sonde.

Je hurle. Je hurle qu’il faut que je pisse, les signaux que m’envoie mon corps sont très clairs, je dois immédiatement aller aux toilettes.

Blasé, l’infirmier me rappelle que ma vessie est vide.

Exact.

Bip.

Je me calme. Ma vessie ne cesse de m’envoyer des signaux nerveux dénués de sens. Mon corps entier est désorienté. Ma raison reprend le dessus. Je n’ai pas une goutte d’urée là dedans. Je reste donc dans mon lit.

Bip.

Un brancardier finit par pousser mon lit hors de la salle de réanimation. Je « file dans ma chambre ».

Une question bizarre me traverse l’esprit. Pas bizarre en elle-même, mais le contexte dans lequel elle apparaît est saugrenu. Je demande au brancardier la date et l’heure. 9 Octobre 2007, 17 heures. Mon ‘J+1’ après l’opération. Me voilà bien avancé, mais je me réjouis quand même de ma connaissance toute nouvelle.

Je passe du quatrième étage au deuxième, où se trouve le service du Neurochirurgien. J’y croise des patients debout. Je reconnais l’un deux, lui adresse un signe de tête. Le Muet. Nous partagions la même chambre Dimanche, et nous aussi étions opérés le lendemain à l’aube. Avec un détail macabre qui faisait la différence.

Lui n’était PAS opérable. Le but de mon opération était de supprimer cette tumeur cérébrale, une « exérèse ». Le but de la sienne était simplement d’en prélever un peu pour la biopsier, l’analyser, comprendre le mal. En aucun cas on ne pouvait la retirer. Cette tumeur avait rendu cet homme de quarante années muet. Mutisme cérébral. Comprenant parfaitement ce qu’on lui dit, mais souffrant d’un trouble de la parole, pas du langage. Incapable d’articuler des mots cohérents. Incapable de communiquer comme vous et moi. Les mots enfermés dans sa tête ne pouvant plus sortir.

Je me rappelle de ce Dimanche soir. Il semblait extrêmement inquiet. Je lui disais de ne pas s’inquiéter. Moi, courageux, ou sûrement bercé par les Atarax, je voulais qu’il prenne un peu de ma force pour dormir, et faire face. Je me rappelle avoir fait une conversation pour deux ce soir là. Cela l’avait visiblement un peu apaisé.

Je ne connaissais pas encore la gravité de sa maladie.

Bien entendu, ma tumeur aussi va être analysée. On ne sait pas encore ce que c’est… Les mots du Professeur résonnent encore. Cette tumeur peut-être bénigne… maligne… ou « autre chose » comme il avait dit.

Un cancer ?

D’un naturel pessimiste, je sais que si quelque chose peut tourner mal, elle tourne toujours mal. Pourtant, mon opération a été un vrai succès. Et là, je ne peux me résoudre à ça. Non. Pas un cancer. Pas si jeune, putain. Pourtant… Si cette tumeur peut être un cancer, elle l’est certainement.

Le brancardier me laisse à mes pensées dans ma chambre. Une chambre individuelle, spacieuse. Je suis heureux d’être là. Je sais que je ne peux pas faire grand-chose de plus qu’en salle de réanimation : les hauts barreaux levés de chaque côté de mon lit sont là pour m’imposer le repos. Tant mieux, je n’en demande pas plus.

1 commentaire:

Santa Strauss a dit…

mec, j'suis sur le q là - tu écris tout ça comme tu parles d'habitude, et c'est digne d'un bon bouquin - de là à dire que tu parle comme un livre j'ose le dire !

sérieux, ça me fait trop chier ce qui t'arrive par contre, j'aime te lire et en même temps je peux pas blairer l'idée que t'es a vivre ca

courage mec

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