7. Cancer ?

Les jours passent, teintés d’euphorie. J’ai le sourire et une haute estime de moi-même, la confiance du vainqueur. Evidemment je n’y suis pour rien, le Neurochirurgien a fait un travail superbe, j’ai de la chance d’avoir rencontré les médecins qui ont jalonné mon parcours... Leur professionnalisme a fait que seules deux semaines après les manifestations cliniques (vertiges, vomissements…) auront suffi à déceler la tumeur cérébrale. Et un unique mois entre les symptômes et la chirurgie. Il n’est pas rare de voir des malades de tumeurs cérébrales flotter dans l’errance diagnostique des mois durant…

Euphorie d’être vivant. Euphorie de pouvoir vivre un Jeudi ensoleillé, de ressentir le vent frais sur ma peau. Euphorie de profiter de chaque instant d’une journée objectivement vide de toute activité, morne, ennuyeuse. J’en profite. Chaque instant.

Je m’étais vu mourir, le lundi matin de l’opération. J’avais associé ma mort avec l’odeur de l’affreuse Betadine Scrub, ce produit jaune désinfectant multi-usages utilisé comme savon de douche quelques heures avant de partir au bloc opératoire.

Et maintenant, je suis là. J’ai encore cette odeur sur moi, les infirmières contrôlant régulièrement la plaie à l’arrière de mon crâne, la désinfectant. Mais je n’ai plus peur.

Enfin… si.

Les jours passent. Mon père et des amis me rendent visite. Un restaurant italien et ses superbes tagliatelles fraîches me remontent le moral. Mes journées solitaires passées à l’hôpital me permettent de traverser le couloir de neurochirurgie pour m’extirper de mes quatre murs. Et j’ai un ange gardien à remercier, vu la chance que j’ai.

Je croise le Muet, le salue. Discute. Fais la conversation pour deux, l’encourage encore. J’évite le moustachu de cinquante ans qui est devenu extrêmement agressif depuis un accident de voiture et le traumatisme crânien qu’il a gagné en bonus. Je ne sais comment me comporter avec l’occupant de la chambre voisine. Il ne sait plus qui il est, il me dit qu’il est perdu dans la nature. Il est incontinent, les infirmières et aides-soignantes râlent en nettoyant courageusement sa chambre toutes les deux heures.

J’ai eu de la chance. Mais j’attends encore quelque chose avant de me prononcer.

L’IRM de contrôle du Jeudi matin montre le résultat d’une superbe intervention. Rien de visible à la résonance nucléaire. Que dalle. Nada. Zéro tumeur.

Devant la porte de sortie de l’IRM, une jeune femme s’arrête en me reconnaissant. Elle se présente comme l’anesthésiste qui m’a mis sur « off » le Lundi matin de l’opération. Nous rions tous deux quand elle m’explique que son collègue au bloc m’a bien roulé. En se présentant comme l’anesthésiste, il m’a fait passer mes dernières minutes conscientes à surveiller ses faits et gestes, alors que la « menace » venait d’ailleurs…

Le reste du Jeudi, le Vendredi, le Samedi, passent, ponctués par mes siestes en début d’après-midi, mes petites balades à l’air libre à l’extérieur de l’hôpital, où je m’amuse à reconnaître les patients perfusés s’administrer en plus de leur thérapie leur dose quotidienne de tabac.

Je trouve tout de même le temps de me plaindre auprès des infirmières d’un léger mal de gorge persistant… Comme si un corps étranger était bloqué dans ma gorge. Une sensation liée à l’intubation de l’opération, me rassure-t-on. Un petit effet secondaire passager en somme. A mettre au même niveau que les crampes de mes muscles cervicaux, contractés pendant les longues heures de l’intervention au bloc, et l’ankylose de tous mes muscles du bras gauche. Forcément, à force de dormir littéralement dessus…

Mais je redoute Dimanche. Aujourd’hui, le Neurochirurgien viendra m’annoncer le résultat des analyses. Au fond de moi, je sais que la biopsie révélera le pire.

Un plateau se dépose sur la table, accompagné d’un sourire. Le repas de ce soir ne m’intéresse pas ; trop occupé à dévorer la dernière plaque de chocolat noir qui me restait. Mon antidépresseur naturel. J’ai même appelé deux amis, deux collègues d’études. Je leur ai vidé mon trop plein d’angoisse. Sans vraiment savoir de quoi être anxieux.

La porte s’ouvre, encore une fois. Je reconnais d’oreille la démarche énergique du Neurochirurgien. Cet homme au nom célèbre dans le corps médical, qui m’avait impressionné dès la première consultation, qui m’avait terrorisé à l’annonce des risques de l’opération, qui venait maintenant à pratiquement vingt-deux heures, un dimanche soir, m’annoncer…

« Oh, je connais cet auteur, c’est de l’héroic fantasy ! Pas vraiment le meilleur qu’il ait écrit, à mon avis. »

Je dois avoir l’air abasourdi, le regard fixé sur le roman coupable. Evidemment, il commence par une banalité. Ca me rassure encore moins. On fait toujours ça quand on a quelque chose de grave à annoncer. Toujours. Je le fais. Nous le faisons tous.

Je me lève, lui serre la main. Réponds moi aussi quelques banalités à propos du bouquin ouvert sur mon lit. Il m’impressionne encore plus, je n’oublie pas qu’à mes yeux c’est un magicien. Impossible d’imaginer qu’une tumeur de quatre centimètres n’abîme pas mon cerveau plus que ça. Alors imaginer que quelqu’un puisse la retirer.

Il ne tourne plus autour du pot. Me dit de m’asseoir. Sur le fauteuil du malade, le plus confortable. Mon malaise augmente. Mais mon esprit se réfugie dans une carapace. Je reconnais la personnalité technique, méticuleuse de ce dernier. Prêt à encaisser le diagnostic comme si on parlait d’un patient à l’autre bout du monde. Comme si je n’avais rien à voir avec tout ça. Pas concerné.

« Bon, on sait maintenant ce que c’est, c’est une maligne. »

Okay. Le Neurochirurgien ménage son effet. Je ne comprends juste que c’est une tumeur plus difficile à traiter que prévue. L’euphorie de cette semaine s’évapore toute entière dans cette phrase.

« C’est un médulloblastome. Une tumeur qui touche surtout les enfants, en général avant dix ans. Dans le cas de jeunes de votre âge c’est extrêmement rare. Généralement, ce genre de tumeur se retrouve en solution dans le liquide qui entoure le cerveau, et peut se refixer ailleurs.»

Merde. Rare. Ce mot est insupportable. Non, ces mots sont insupportables. Accolé de « maladie », « rare » ressemble à une sentence de mort. Se refixer ailleurs… Le liquide qui entoure le cerveau… J’ai un baccalauréat scientifique bon sang. Rien de bien extraordinaire, mais il pourrait utiliser les vrais mots, y aller franchement. Si des cellules tumorales sont retrouvées dans le liquide rachidien, elles peuvent migrer et former des métastases. Point.

« En 2007, on a des réponses thérapeutiques à apporter. Chimio, radiothérapie. On va faire en sorte que vous puissiez reprendre une vie normale, malgré les séquelles physiques et psychiques. Il faudra vous adresser à l’Institut Bergonié pour les traitements. »

Je ne sais que dire. Il a dit psychique, pas psychologique. Mon cerveau va très certainement morfler. Je ne suis même pas sûr de survivre à ce machin, et si je survis, dans quel état ?

L’expression que j’arbore ne doit pas être celle d’un patient démonté. Pas une larme ne vient. Rien. Il se sent obligé d’ajouter, d’un air désolé :

« C’est sérieux, hein... »

Evidemment que c’est sérieux. Il ne lâche pas le mot. Mais c’est ni plus ni moins qu’une bande de cellules qui déconnent. Des renégats sans foi ni loi dans mon organisme. Une guerre totale, pour laquelle aucun médecin ne peut prétendre à deviner l’issue.

Un cancer du système nerveux central, comme ils disent. Bien évidemment, ça ne porte pas rigoureusement le nom de cancer car cette saloperie ne peut pas métastaser ailleurs que sur le cerveau, et, je le devine, la moelle épinière… Il y a bien du liquide rachidien là aussi !

Je ne sais pas quoi lui dire. Je ne veux pas lui infliger mes interrogations métaphysiques… Je me contente de poser des questions qui traitent du ‘ici’ et ‘maintenant’. La suite du traitement, la ponction lombaire, les futurs IRMs à faire… Je le remercie pour avoir transformé mes vomissements et pertes d’équilibre en une simple crampe. Finalement je le remercie de m’avoir sauvé la vie, sur du plus ou moins court terme.

A cet instant précis, je détestais ce type. Je détestais tout. Sa voix, ses mots, son regard qui trahissait un peu le sort qu’il imaginait pour moi.

« Nous sommes amenés à nous revoir de toutes façons. »

Il m’achève. Si mes remerciements étaient ma façon peu fine de lui faire comprendre que je ne vivais plus que pour le présent, sa petite phrase était son poison enveloppé de miel pour me dire que la possibilité de rechute de ma tumeur était… plus que probable.

Il me quitte sur ces pensées. Il faut que je prévienne mes parents. Et je passe, calmement, le coup de fil le plus désagréable que j’ai jamais passé.

3 commentaires:

Harakan a dit…

Punaise, j'avais pas vraiment compris le coup des cellules dans le liquide cephallo-rachidien, mais maintenant j'ai capté ce que c'est comme merde...

Ce chapitre est celui qui m'a le plus tenu en haleine, et celui qui m'a laissé le plus mal foutu à la fin...

Ca me fout un de ces cafard ce qui t'arrive, j'sais pas comment l'expliquer...

En tout cas, j'suis de tout coeur avec toi, et même si t'as dû l'entrendre un sacré paquet de fois: courage mec.

T'es mon auteur préféré en ce moment, même si cette lecture est douloureuse parfois, continue.

k@rine a dit…

tu imagines ce que cette lecture à pu raviver en moi... tu me donnes même plus de détail que je n'en ai eu moi-même pour Dimitri. je comprend davantage avec tes mots...
et tu as réussis à me faire pleurer .. c'est malin ;)

Shirley a dit…

c'est vrai qu'avant de lire ça on ne se rend pas compte, VRAIMENT pas compte... t'avais l'air "bien" du moins aussi bien qu'on peut l'être moralement dans de telles circonstances... bon bah ça y est... j'ai mis le temps mais là j'ai vraiment intégré les détails et c'est vrai que ça fait un putain de choc... tu es mieux que courageux tu es héroïque...je pense qu'on te le dira jamais assez alors surtout garde toujours ça à l'esprit...
voilà... que dire de plus?... en lisant tous les commentaires je vois qu'on est tous unanimes... tu es génial et tu écris merveilleusement bien... c'est tellement criant de vérité que ça en devient dérangeant...l'impression d'entrer dans ton horreur, comme quelque chose que finalement on ne devrait jamais avoir à connaître...tu arrives avec une facilité déconcertante à nous faire entrer la-dedans... c'est toujours bien plus simple de se cacher tout ça, de continuer à vivre comme ça, dans l'insouciance, de déprimer pour un tas de futilités qui maintenant me donne juste envie de me foutre 3 bonnes claques en me maudissant de pas être aussi courageuse que toi...

...merci de nous rappeler à quel point la vie est précieuse...

j'espère vraiment que ça sera bientôt fini toute cette merde

bon sur ce je retourne sur msn où tu me racontes n'importe quoi en me remontant inconsciemment le moral que tu viens juste de me bousiller (le gars multi-fonctions)

biz mon héros

...Shirley...

ps: 1) bon sinon (pas que des compliments quand même...) pas sympa de me faire pleurer... jamais tu penses au maquillage des gens toi!
2) si ces saloperies ça se mange, vorace la boufferait bien, elle arrêterait de faire sa maline... (oui oui si tu m'entends connasse tu peux commencer à trembler...)
3)pardon à tous pour mon incontrôlable vulgarité...

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