14. Masqué

Dans la voiture avec mon père, pensif ; un nouveau trajet vers l'Institut. J'y suis convoqué pour un « scanner de centrage » qui servira à la machine de tomothérapie, qui m'inoculera les fameux rayons X tueurs de cellules cancéreuses dont m'avait parlé le Professeur lors de sa consultation, un mois auparavant.

Toutes les machines de radiothérapie et toutes les thérapies de médecine nucléaire sont au sous-sol. Les symboles radioactifs qui y tatouent toutes les portes ajoutent encore au chaleureux de l'endroit. Charmant, il ne manque plus qu'un écriteau « DANGER : patients fluorescents » et l'ambiance sera parfaite pour mettre en confiance.

Nous suivons les marquages et pancartes au mur pour trouver une petite salle d'attente. J'y trouve le Muet. Un sourire entendu pour dire « bonjour » mais il se force un peu pour bredouiller un semblant de réponse inintelligible ; mais son aphasie n'est pas le pire.

Il veut se lever pour aller aux toilettes, juste en face, mais c'est sa compagne qui se lève avant lui pour le soutenir jusqu'à la porte. Son bras est ballant, abandonné par son cerveau, témoignant de l'état de son propriétaire.

Sa tumeur a donc évolué, et pas en bien. Je m'inquiète tellement, j'imagine que je peux me retrouver comme ça si les traitements foirent et que ma tumeur revient. Je chasse cette sale idée de ma tête, pour l'instant, tout va bien… Et c'est tellement égoïste de penser ça.

Le Professeur traverse la salle d'attente, me reconnaît.

« Comment va, jeune homme ?

- Ca pourrait aller mieux mais on ne va pas se plaindre ! »

Il me demande si je ne vois pas d'inconvénient à ce que le Muet passe avant moi ; ça ne sera pas long m'assure t-il.

« Et puis on aura tout notre temps tranquillement pour toi après. »

Je réprime un frisson ; ce sera rapide, peut-être parce qu'ils savent qu'ils ne peuvent pas faire grand-chose…

Le Muet revient des toilettes, et est immédiatement pris en charge par le Professeur, qui le soutient le long du couloir qui mène jusqu'à…

Jusqu'où d'ailleurs ? A part des portes marquées « réservé au personnel », « radioactivité », « zone réglementée », je ne peux rien en deviner. Et moi qui imaginais passer un simple scanner, je dois être à côté de la plaque… Le Professeur a mentionné qu'on aurait tout notre temps après pour faire ce qu'il faut faire sur moi…

Je prends mon mal en patience avec les revues de la salle d'attente.

Après quinze minutes qui me paraissent interminables, le Professeur repasse le pas de la porte, accompagné d'un homme en blouse blanche aux cheveux grisonnants et du Muet. Des échanges de poignées de main plus tard et me voilà à suivre le Professeur et cet homme, dont le badge me révèle qu'il est physicien nucléaire.

Ils me font entrer dans une petite salle sombre et froide, éclairée seulement par un néon situé dans une cabine dans un coin de la pièce. Au centre de la pièce, une table en plomb, surplombée par un viseur de radioscopie style périscope.

On me demande de me déshabiller. Et ce n'est pas vraiment à l'aise que je m'éxécute, avant de m'allonger sur la table en caleçon. Elle est encore plus froide que la pièce. Heureusement que mes maux de dos se sont dissipés aussi vite qu'ils sont venus pendant la première intercure de chimio. Je n'ai d'ailleurs vraiment pas hâte d'entamer la seconde la semaine prochaine…

« Ne bouge plus du tout maintenant »

Le Professeur est dans la petite cabine, avec le physicien et une femme en blouse blanche. Une équipe pluri-disciplinaire. Génial, mon petit cerveau cabossé devrait prendre espoir avec avec tous ces gros qui vont s'occuper de lui.

Un bras articulé déplace le « périscope » au dessus de moi. Je ferme les yeux, je n'aime pas entendre ni voir ces histoires de radiations, mêmes infimes… Un chuintement et la porte de la cabine s'ouvre, les médecins viennent me voir dans la salle.

« Laisses toi manipuler, ne bouges surtout pas, on va chercher à te centrer. »

J'obéis, pendant que le physicien et la femme en blouse blanche, que son badge trahit comme radiothérapeute, m'attrapent par le bassin pour me décaler de quelques millimètres sur la table glaciale. Puis ils rentrent à nouveau dans leur cabine de protection, pendant que le bras articulé au-dessus de moi se réactive pour… prendre des photos, sûrement.

La cabine se rouvre à nouveau. Les trois scientifiques se rapprochent de moi à nouveau, pour me redéplacer sur la table. Retournent dans leur cabine pour faire joujou avec le « périscope ». Le manège se répéte plusieurs fois, jusqu'à ce qu'au bout de quinze minutes…

« Reste en place Bruno, tu es parfaitement centré là. On va faire ton masque. Tu vas voir, le plastique est chaud, mais ne bouge surtout pas. »

Je ne bouge pas d'un iota, allongé sur cette table si inconfortable ; je n'ai de toute façon pas envie de prolonger mon calvaire en forçant les médecins à tout recommencer… Je les devine plus que je ne les vois s'activer derrière ma tête, à récupérer quelque chose accroché au mur. Je n'avais pas eu le temps de détailler assez la pièce en entrant ; qu'est-ce qu'ils fabriquent ?

Soudain, un filet de plastique brûlant me recouvre le visage et le torse. Un grillage aux fines mailles de plastique thermoformable, que les médecins appuient sur mon visage et pressent contre la table qui me soutient. Six « clics », la grille de plastique s'enclenche sur les encoches de la table, m'emprisonnant le visage dans la toile de plastique encore chaude.

« Il n'est pas bon là, faut le refaire. »

Six « clics » et mon masque de plastique me délivre. Les médecins jettent la forme inachevée, dépités, il faut en refaire une autre.

« T'en fais pas Bruno, en général on arrive à faire un beau masque au bout de trois fois, donc… »

Je ne bouge toujours pas d'un millimètre. Je comprends que ce masque de contention sera le même qui sera utilisé, et réutilisé, pendant les séances de soins avec les fameux rayons X de la tomothérapie. Pour le moment, il ne faut surtout pas rater cette première étape.

De nouveau, un filet chaud me recouvre le visage, et les médecins clippent ce qui deviendra mon « masque de contention » sur la table.

« Voilà, nickel chrome, il est parfait là ! »

Rassuré d'entendre ces mots de la bouche du professeur, mais peu rassuré de sentir le filet thermoformable se refroidir, et se rétracter pour me serrer le front de manière vraiment impitoyable.

« Mmph ?

-Oui, c'est normal que ça serre autant, il faut absolument que le masque te serre assez pour reproduire exactement la même position pendant les prochains traitements, à chaque fois, chaque jour.

- Mmerphfi. »

Ils attendent encore un peu, me demandent de ne pas bouger ; comment le pourrai-je, avec ce masque qui me comprime tout le visage et le thorax ? Ils se réfugient dans leur cabine, la porte se referme dans un chuintement. Comme pour tout ce qui a trait aux radiations, je retrouve mon génome d'autruche et ferme les yeux.

Un flash.

Le chuintement de la porte de la cabine qui s'ouvre me fait rouvrir les yeux.

« Voilà, maintenant qu'on a une radio de toi immobilisé par le masque, on te libère… »

Six « clics » plus tard et les médecins m'aident à me relever et quitter la table. J'ai encore quelques vertiges, mon opération et la chimiothérapie sont encore trop récentes. Mon équilibre ne sera jamais vraiment comme avant, mais de quoi je me plains ?

Je me rhabille, pendant que les médecins discutent les images qu'ils ont obtenues sur l'écran de l'ordinateur de la cabine. Le professeur en sort, mon masque à la main, suivi des deux autres médecins, qui me demandent de les suivre pour le fameux scanner de centrage.

Je les suis à travers un dédale de couloirs peu rassurants. « Unité de radiothérapie Clinac », « Simulateur », « Irathérapie »… Nous arrivons finalement à un embranchement qui constitue une salle d'attente, avec une grande double porte vitrée marquée « IRM ». Mais nous n'allons pas là, le Professeur ouvre une petite porte « Réservée » sur la droite, et nous nous enfonçons dans une petite salle très informatisée.

La salle est coupée en deux par une épaisse cloison en plexiglas. D'un côté, des consoles informatiques complexes et un PC, de l'autre une sorte d'anneau blanc au travers duquel passe une table noire. Oh, un scanner.

Je n'ai pas vraiment besoin d'écouter ce que me disent les médecins pour deviner mon côté de cloison. Je m'allonge sur la table. Des lasers émis du plafond viennent dessiner un quadrillage sur mon corps. Je les devine se recentrer sur mon thorax, une ligne verticale de ma tête à mon bassin marquant le milieu strict, alors qu'une ligne horizontale forme une ceinture rouge un centimètre au dessus de mon nombril.

« Encore une fois, ne bouge surtout pas. »

Le physicien nucléaire s'avance vers moi, et redessine les lignes des lasers avec un feutre rouge à même mon corps. Sur le visage, le torse, puis mes flancs. Il part ensuite pendant que le Professeur et la radiothérapeute clippent mon masque de plastique flambant neuf. Les tables sont standard, ce qui leur permet de disposer le masque et immobiliser le patient sur n'importe quel appareil. Censé.

« En plus du feutre, on a besoin de te tatouer quatre points de repérage. »

Décidemment. La radiothérapeute s'approche, une aiguille à la main.

« Ca ne fera pas mal, c'est juste une aiguille et de l'encre. »

Et qui a peur de se faire tatouer ?

Elle dépose quatre gouttes d'encre, une à l'intersection des deux lasers, sous mon nombril, une autre juste au dessus de mon nombril, et deux sur mes flancs, sur la ligne du laser horizontal. Quatre piques, et me voilà « tatoué ». Avec un coton, elle enlève le trop plein d'encre, mais il reste encore des taches énormes. La douche fera partir tout ça… Sauf quatre points, repères pour les lasers des machines…

« Bon, on a bientôt terminé, un scanner complet et on te relâche. »

Je ne réponds pas. Avec le masque, ce n'est même pas la peine d'essayer.

Les médecins partent derrière la cloison transparente, pour se cacher derrière l'imposante console qui commande le scanner. Je sens la table sous moi se déplacer, me passer lentement à travers l'anneau blanc. Comme pour tous ces genres d'examens, je ferme les yeux au moment ou ma tête traverse le scanner ; pour ne les rouvrir que quand la table s'arrête après avoir fait passer mes pieds à travers l'anneau.

Les médecins viennent me libérer de mon masque. Il fait vraiment trop froid, je me jette sur mes vêtements pour me rhabiller. Intrigué, je m'approche quand même de la console informatique. Le Professeur sourit de ma curiosité et m'explique :

« Maintenant que nous avons un scanner complet de ton corps, avec des conditions fiables, immobilisé, centré, nous allons pouvoir dessiner sur ordinateur le contour de CHACUN de tes organes, de la zone opérée, des zones à éviter.

- Dessiner chaque organe ? Ca représente un travail énorme…

- Oui, mais une fois que ce sera fait, on pourra injecter les données dans la machine de tomothérapie et travailler à une précision millimétrique, tout en évitant les organes sensibles, poumons, nerfs optiques, testicules…

- Pardon ? Testicules... ? Ah oui, ça descend vachement bas…

- Oui, nous devons traiter toute la moëlle épinière et le canal médullaire… Ca descend effectivement vachement bas… »

Je reste pensif, alors que les poignées de main d'au revoir s'échangent. Pensif, mais pressé de rentrer tout de même…

3 commentaires:

fabienne a dit…

Tout cela me rapelle la préparation de Damien à la radiothérapie; le masque, les mesures, les traces laissées. Mais pas autant de précaution pour les organes. Je constate que cette méthode est beaucoup plus précise et mieux. Dommage qu'à l'époque elle n'existait pas encore. Merci de tous ces détails...

lecouragededimitri.skyblog.fr a dit…

Salut .... c'est effectivement trés impressionnant tout ca. Dimitri a eu des traits sur le corps pendant tous le temps du premier traitement. Il nous avait été interdit de les effacer. Ils avaient été recouvert par un film plastique autocollant. Pendant des jours il lui a été interdit de prendre des bains. Une douche rapide était autorisée heureusement ! Le masque était différent par contre. Un masque en gros plastique qui maintené la tête de Dimitri "scotché" littéralement à la table. Dimitri était allongé sur le ventre, les rayons se faisaient à l'arrière du crâne et tout le long de la colonne vertébrale. Il a d'ailleurs gardé des traces de brulûres de longues semaines mais qui ne faisaient pas mal et qui se sont estompées pour avoir disparu complètement aujourd'hui. Une expérience pénible qu'il a vécu 2 fois. Sauf que pour la seconde fois il n'a pas eu de rayon sur la colonne mais uniquement au niveau du nodule de la récidive. Il a eu un nouveau masque et il faisait ses rayons allongé sur le dos ... puisque récidive sur le haut de la tête à l'avant. Voila je te dis à bientôt et j'espére que tu vas toujours aussi bien.... biz K@rine et Dimitri

Matthieu a dit…

quand est ce qu'on te lit en pleiade alors ? tu décideras de publier tes posts ou pas ?

et récupère le DVD !

amitiés !
chic à la 134 :-)

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